Éditorial

Chapitre premier : Le rêve du nouveau directeur

La porte céda plus facilement qu’elle ne s’y attendait. Une simple pression d’épaule avait suffi à l’ouvrir.
– Ce n’est pas une bonne idée…
– Allez, viens. Il n’y a rien à craindre.
– Si ça se trouve, c’est toujours contaminé…
– Après toutes ces années? Rien à craindre, je te dis. Viens!
L’intérieur du théâtre était plongé dans les ténèbres. La jeune fille alluma sa lampe torche et s’enfonça dans l’obscurité. Le garçon la suivit à contrecœur.
– Tu réalises? Personne n’est entré ici depuis un demi-siècle…
– C’est bien ça qui m’inquiète. 
– Non, mais ce que tu es peureux! Je dois dire que ça me déçoit. Je pensais que tu avais plus l’esprit d’aventure, se moqua la jeune fille.
– C’est une zone interdite! On n’a rien à faire ici!
– Qu’est-ce que tu veux qu’il nous arrive? C’était peut-être dangereux avant. Au temps des pandémies. Mais aujourd’hui, c’est juste une ruine.

La lampe torche éclairait les murs lépreux du hall. Le vieux crépi tombait par plaques. Les deux adolescents avançaient lentement. Une épaisse couche de poussière crissait sous leurs pas.
– N’empêche… On raconte plein de rumeurs, souffla le garçon.
– Quelles rumeurs?
– Des rumeurs… Tu sais bien… On dit qu’il y a des fous qui se réunissent ici, la nuit…
– Des fous?
– Oui. Ils s’inventent des histoires incroyables et après, ils font semblant de les vivre pour de vrai…
– Ah oui?
– Oui. Des vrais malades mentaux. Je n’aimerais pas tomber sur eux.
– Moi, c’est le contraire. J’adorerais les rencontrer, ces fous!
– Quoi?!
– Tu n’as pas envie de vivre des histoires incroyables, toi?

Le garçon blêmit.
– C’est pour ça que tu tenais absolument à venir ici, en fait…
– Qu’est-ce que tu t’imaginais?
– Rien, je…
Le garçon s’était interrompu. Un bruit avait attiré son attention.
– Tu entends ça?
– Quoi?
– Écoute! Des voix! Tu entends?
– Oui…
Ils se mirent à chuchoter.
– On n’est pas tout seuls.
– Ça vient de par-là…
Elle pointait sa lampe torche dans la direction des portes de la salle.
– On ferait mieux de partir, maintenant.
– Viens! On ne va pas renoncer maintenant, dit la jeune fille en tirant le garçon par la manche.

Elle poussa la double porte. Les deux adolescents se figèrent en découvrant l’intérieur de la salle de théâtre. Le mur du fond de scène s’était écroulé, révélant un large pan de ciel étoilé. Une lune ronde et pleine projetait une lumière phosphorescente sur l’édifice en ruine. La végétation avait tout envahi. Les carcasses de fauteuils défoncés étaient recouvertes de mousse. Au centre de la scène, au milieu des décombres et des gravats, un groupe d’hommes et de femmes étaient réunis en cercle. Ils s’étaient tus quand les adolescents étaient entrés. Au centre du groupe, un vieillard semblait être le maître de la mystérieuse cérémonie. Il leur fit signe de s’approcher.

– N’ayez pas peur. Vous n’avez rien à craindre, dit le vieillard en souriant.
Après un instant d’hésitation, ils s’avancèrent.
– Nous n’espérions plus de spectateurs ce soir, poursuivit le vieillard.
– Excusez-nous. On ne voulait pas vous déranger…
– Ne vous excusez pas, au contraire. Nous acceptons toujours les retardataires. Vous êtes les bienvenus, jeunes gens. Asseyez-vous où vous pouvez. Vous ne nous en voudrez pas de reprendre là où nous nous sommes interrompus…
Les deux adolescents le regardaient sans oser bouger. Le vieillard émit un petit rire et il insista.
– Il n’y a aucune raison d’avoir peur. Nous ne faisons rien de mal. Nous sommes juste au beau milieu d’un rêve. Rien de répréhensible, je vous assure. On a encore le droit de rêver, non?
La jeune fille fronça les sourcils.
– Un rêve?
– Oui. Cette petite réunion est une sorte de rêve. Un rêve que nous faisons tous ensemble, au même instant. Mais ce rêve n’est pas vraiment différent de la réalité, car demain matin, nous serons aussi fatigués que si nous avions vécu ce rêve pour de bon…
– Je ne suis pas certaine de comprendre.
– Il n’est peut-être pas encore temps de comprendre, mademoiselle. Asseyez-vous et commencez par écouter et regarder, simplement. Le reste suivra… Je m’aperçois que j’ai oublié de me présenter. Je m’appelle Marc Lainé. Je suis le directeur de ce théâtre. J’ai pris mes fonctions il y a cinquante ans, le premier janvier 2020. L’année où les grandes pandémies ont débuté et où le théâtre a été interdit…

Je me réveillai en sursaut. Mon téléphone vibrait dans ma poche. Je regardai autour de moi. Je m’étais assoupi dans un des sièges de la grande salle de La Comédie. Plus bas, debout au milieu de la scène, Laurent le régisseur principal m’observait. J’avais dû crier assez fort dans mon sommeil, car il me fixait avec des yeux ronds. Il ôta son masque pour parler.
– Je ne voulais pas te réveiller. Il faut que je baisse le rideau de fer. 
– Je ne dormais pas, me défendis-je, pas du tout. Je regardais une dernière fois la salle avant les travaux…
Laurent sourit en me regardant d’un air malicieux.
– Un accès de nostalgie? 
– Un peu… J’ai créé mon premier spectacle ici… J’y suis attaché à cette salle.
– Je comprends. Le public aussi. Mais ce sera encore plus beau après les travaux. 
– C’est certain. Et on pourra accueillir comme il se doit les spectateurs à mobilité réduite.
– Bon. Je baisse le rideau de fer. Prends le temps de te réveiller…

Je lui souris à mon tour. Il actionna la fermeture du rideau de fer, qui se mit à descendre lentement avec un bruit de grondement d’orage. Je regardai mon portable. Sept nouveaux messages vocaux et onze SMS. En moins d’une demi-heure. Je regrettais déjà de m’être assoupi!
Le premier des onze SMS m’avait été envoyé par Christophe, le graphiste de La Comédie. C’était la liste des lieux partenaires de la saison à venir, pendant notre «hors les murs»: Les Clévos, La Cordonnerie, LUX Scène nationale, le Théâtre de Privas, Romans Scènes, Le Train Théâtre, le Théâtre de la Ville de Valence, les Villes de Bourg-lès-Valence, Saint-Marcel-lès-Valence et Valence.* Je devais la valider pour la brochure. En relisant cette liste, je me dis que nous étions chanceux d’avoir été si bien accueillis par les institutions culturelles du territoire. Grâce à leur hospitalité, La Comédie de Valence allait pouvoir déployer son nouveau projet transdisciplinaire et faire découvrir au public valentinois la passionnante diversité des créations théâtrales et chorégraphiques contemporaines. Avec des artistes de toutes les disciplines comme émissaires, la rencontre avec les spectateurs promettait d’être enthousiasmante.

Mon téléphone vibra à nouveau. C’était Claire, la directrice adjointe. Je savais pourquoi elle m’appelait. Je me levais d’un bond en décrochant.
– L’édito, je sais! Je suis dessus! Je suis à fond!
– Pardon d’insister, mais ça devient urgent, répondit Claire en riant.
– Je suis vraiment désolé de vous faire attendre. C’est juste que je me mets un peu la pression. Le premier édito du tout nouveau directeur! Avec les travaux, le hors les murs et la crise sanitaire en plus!
– Je comprends.
– Mais j’ai peut-être une idée…
– Ah oui? Raconte.
– C’est encore un peu flou. C’est venu d’un rêve que j’ai fait…
– Un rêve?
– Oui. Je me suis d’abord dit que chaque saison, j’aimerais profiter des éditos pour raconter une histoire aux spectateurs. Et dans le premier chapitre de cette histoire, je leur raconterais ce rêve.
– Okay… Et il parle de quoi ce rêve?
– J’ai encore du mal à l’interpréter. Mais au fond, je crois qu’il veut dire que le théâtre continuera malgré tout, malgré les catastrophes, même dans les ruines… On aura toujours besoin de se réunir pour se raconter des histoires, toujours besoin de se rassembler pour rêver et réfléchir ensemble…
Claire resta silencieuse.
– Bon, dit comme ça, ça paraît un peu naïf, mais dans mon rêve c’était très intense!
– J’en suis certaine. Il te reste à l’écrire maintenant. Hâte de te lire, ajouta-t-elle en riant.

Son rire était le meilleur des encouragements. Je raccrochai. En parlant au téléphone, sans m’en rendre compte, j’étais sorti de la grande salle et j’avais déambulé dans le théâtre vide. Mes pas m’avaient conduit au quatrième étage. J’étais dans la cage d’escalier et je me tenais face à une fenêtre. Dehors, au-dessus des toits, le soleil couchant enflammait une trainée de nuages. C’était à couper le souffle.
La bienveillance de Laurent et la bonne humeur de Claire avaient effacé toute trace du malaise que cet étrange rêve avait suscité en moi. Je contemplais le coucher de soleil au-dessus des toits de Valence et je repensais à l’incroyable vitalité dont avait fait preuve toute l’équipe pendant le confinement et face aux incertitudes. Leur enthousiasme et leur professionnalisme avaient permis au jeune directeur que j’étais de traverser cette crise sans frémir. Encore une fois, je mesurais ma chance et j’avais hâte d’aborder cette première saison.

 

Marc Lainé, juin 2020

 

* Je tiens à remercier chaleureusement pour leur accueil et les projets que nous avons pensés ensemble Luc Sotiras, Laurence Lopez, Pierre Tabardel, Catherine Rossi-Batôt, Ghislain Lenoble, Christine Chalas, Samuel Arnoux, ainsi que leurs équipes.

La Comédie de Valence
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