Éditorial

Chapitre deuxième : La petite dame aux cheveux rouges

La salle de La Comédie était plongée dans le noir. J’allumai la lampe-torche de mon téléphone pour descendre les marches. Il était près d’une heure du matin. J’avais bravé le couvre-feu et traversé la ville pour me rendre au théâtre. Je ne savais pas vraiment ce qui m’avait poussé à venir. Marcher dans cet immense volume vide et sombre m’apaisait. C’était comme un refuge. Dans cette obscurité, je laissais s’échapper les pensées qui m’avaient occupé toute la journée. Je les voyais presque se déployer dans l’espace et j’espérais pouvoir en laisser certaines se dissoudre à jamais dans les ténèbres.

Plus tôt dans l’après-midi, j’avais eu une conversation avec Bertrand, l’administrateur du Centre dramatique national, et notre échange continuait de résonner en moi…

— Je dis simplement qu’il faut rester lucide. Les répercussions concrètes de notre engagement et de nos actions, à nous, les acteurs du monde de la culture, sont infimes… On s’illusionne si on pense qu’on peut agir sur le monde ou sur le réel…
— Mais Bertrand, on n’agit pas sur le réel, on agit sur l’imaginaire! Regarde les thématiques de la prochaine saison, le nombre de spectacles qui démontrent que l’art peut réparer ou qui nous proposent des récits alternatifs pour échapper à la fatalité des pensées dominantes…
— Mais on touche qui? Il faut arrêter de se leurrer.
— Alors tu penses qu’on est inutiles? Après un an de confinement et d’indifférence à l’égard de la culture, tu tiens ce discours?
— Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. L’art est essentiel. Se retrouver dans une salle, partager le sensible et l’intelligence le temps d’une représentation, c’est déjà un acte de résistance à une époque où l’on doit tous rester scotchés devant des écrans!
— Alors quoi?
— Alors, ce n’est pas parce qu’on nous a déclarés non essentiels qu’il faut se sentir obligés de délivrer un message. Les artistes n’ont pas nécessairement à être des lanceurs d’alertes ou des modèles d’éthique pour les générations futures! Restons modestes. Je suis persuadé que la véritable création artistique est par essence subversive, transgressive. Je pense en revanche que, si on veut vraiment agir face aux crises qui nous attendent, on doit se mobiliser pour de vraies causes…
— L’humanitaire?
— Par exemple… Si je devais partir un jour de La Comédie, ce ne serait pas pour rejoindre une institution culturelle, mais pour m’engager sur le terrain, auprès des plus défavorisés…

Bertrand était une des personnes les plus sensibles et les plus investies qu’il m’ait été donné de rencontrer dans ce métier. Ses doutes me rongeaient. Je les partageais avec lui.

J’étais perdu dans ces pensées quand, soudain, le son d’un éternuement résonna dans la salle vide. Ça provenait du bas des gradins, à quelques mètres de moi. Je rallumai la torche de mon téléphone et m’approchai lentement. En contournant une rangée de fauteuils, je découvris une petite dame aux cheveux teints en rouge, recroquevillée sur elle-même et qui me dévisageait avec un regard plein de terreur. Je poussai un cri de surprise, auquel elle répondit par un autre cri, très aigu.

— Qu’est-ce que vous faites ici?
— Vous n’êtes pas bien de crier comme ça! Vous m’avez flanqué une de ces frousses!
— Je vous demande pardon?
— À mon âge, il ne faut pas me faire des frayeurs pareilles… Baissez votre lumière, ça me fait mal aux yeux.
— Vous plaisantez? Il est une heure du matin et je vous surprends cachée derrière des fauteuils!
— Je pensais que le théâtre était vide à cette heure… Votre lumière!
— Vous faites partie des occupants?
— Des occupants? Pas du tout! Quels occupants?
— Bon, est-ce que je peux savoir ce que vous faites ici?

La petite dame aux cheveux rouges me fixa avec un air de défi. Ses yeux brillaient dans la lumière de ma torche.

— Je ne sais pas si j’ai envie de vous le dire…
— Comme vous voulez. Ce n’est pas grave. En revanche, vous ne pouvez pas rester là. Venez.
— Vous avez l’intention d’appeler la police?
— Non. Simplement de vous raccompagner à la sortie. Allez, venez.
— Attendez…
— Quoi?
— C’est mon anniversaire…
— Oui? Et?

La petite dame resta un moment sans me répondre.
Son regard s’était perdu.

— Chaque année, pour mon anniversaire, mon mari m’offrait une soirée au théâtre… Il détestait ça, mais il savait que ça me faisait plaisir. Peu importe le spectacle, que ce soit du théâtre, de la danse ou du cirque, il trouvait ça toujours terriblement ennuyeux… Après, on allait au restaurant et je passais le reste de la soirée à essayer de lui faire parler de ce qu’on avait vu. Sans jamais réussir à lui faire avouer qu’il n’avait pas passé un si mauvais moment que ça…

Je baissai ma torche. Elle continua à parler dans l’obscurité.

— Il est parti cet hiver.
— Je suis désolé.
— Alors cette année, pour mon anniversaire, je me suis offert une soirée au théâtre. Toute seule. Après la représentation je n’ai pas réussi à partir. Je me suis laissée enfermer. Je voulais respirer l’air de la salle encore un peu.

Je restai silencieux. Sentant mon embarras, la petite dame reprit d’un ton volontairement enjoué.

— Vous avez changé les fauteuils, à ce qu’il paraît?
— Oui.
— Ils ressemblent aux anciens…
— C’est parce qu’on a gardé la même structure. On n’a changé que la mousse et le velours. C’était plus responsable écologiquement…
— Ça me plaît de retrouver les anciens fauteuils.
— Tant mieux.
— Je vous ai mis mal à l’aise. Je suis désolée…
— Pas du tout, je…

La lumière se ralluma dans la salle. Nous fûmes éblouis un instant. La haute silhouette de Kadir, l’agent de sécurité, apparut en haut des marches.

— Marc?
— Kadir, qu’est-ce que tu fais là?
— Je faisais ma ronde avant de fermer le théâtre. Comme tous les soirs. Mais je ne m’attendais pas à te trouver encore là.
— Je faisais visiter La Comédie à cette dame…
— Édith! Je m’appelle Édith.
— Je faisais visiter le théâtre à Édith.
C’est une de nos abonnées les plus ferventes…

Kadir me regardait avec perplexité.

— Édith me racontait ses plus beaux souvenirs de théâtre et on n’a pas vu le temps passer.
— Dans le noir?

Un sourire se dessina sous le masque de Kadir.

— La salle était toute entière illuminée par les souvenirs d’Édith…
— Vingt ans que je viens à La Comédie! Vous pensez…
— Eh bien vous me voyez sincèrement désolé de vous interrompre, mais il va falloir que je ferme le théâtre…

Nous sortîmes tous les trois sans dire un mot. Dehors, l’air frais du soir nous accueillit. La petite dame aux cheveux rouges nous salua avant de descendre les marches du nouvel escalier de La Comédie pour rentrer chez elle. Nous la regardâmes s’éloigner dans la nuit, Kadir et moi. Nous restions silencieux. Je n’avais pas besoin de lui expliquer les circonstances de mon étrange rencontre. J’étais certain qu’il devinait que cette rencontre avec cette petite dame avait apporté les réponses aux questions que je me posais…

Marc Lainé, juin 2021

La Comédie de Valence
Place Charles-Huguenel 26000 Valence

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