Éditorial

CHAPITRE SEPTIÈME: LA PETITE FLAMME DANS LE REGARD DE VÉRONIQUE

Le montage d’un décor était en cours sur le grand plateau de La Comédie. Je décidais de passer saluer l’équipe technique avant de me mettre à la rédaction de mon édito. Les techniciennes et les techniciens du théâtre et celles et ceux de la compagnie invitée étaient occupés à leurs tâches respectives. Cela formait un ballet assez fascinant à observer. Je lançais un «Bonjour à toutes et tous!» à la cantonade avant de remarquer Laurent, régisseur général à La Comédie, debout au centre de la scène, les plans à la main et fixant les cintres1 au-dessus de lui. Il semblait préoccupé. Je m’approchais.

– Un souci, Laurent?
– Salut Marc. Oui, un petit contretemps. Une des toiles PVC du décor s’est abîmée au cours du dernier démontage. Le régisseur général de la compagnie vient de s’en apercevoir en la dépliant. Elle est inutilisable. Je peux leur prêter un cyclo2 du théâtre pour la remplacer. Mais il est beaucoup plus grand que leur toile. Ça m’oblige à utiliser une perche3 qui devait servir à accrocher un des murs de leur décor. Ce panneau-là, tu vois.

Il m’indiqua du doigt un trait rouge représentant l’élément de décor en question sur son plan, puis il reprit.

– Maintenant je n’ai plus aucune accroche pour ce mur. On tombe dans un vide entre les perches. Et il est trop tard pour louer un moteur.
– Ah…
– On a pensé installer une équipe à main4, mais le panneau est beaucoup trop lourd. On n’arrivera pas à le manœuvrer. Donc pour le moment, on est dans l’impasse. Mais on va trouver une solution.
– Oui, j’en suis certain. Vous finissez toujours par trouver une solution!
– On essaye.
– Courage!

Je laissais Laurent et l’équipe technique pour remonter dans mon bureau. En m’asseyant devant mon ordinateur pour écrire mon édito, je sentis grandir en moi un léger malaise que je peinais d’abord à m’expliquer. «Vous finissez toujours par trouver une solution.» Ces mots tournaient en boucle dans ma tête. Cette phrase était évidemment un encouragement. Elle témoignait de ma sincère admiration pour l’ingéniosité de l’équipe technique de La Comédie. Alors pourquoi ces mots faisaient naître cette inquiétude en moi? Je compris peu à peu que cette phrase faisait résonner toutes les difficultés auxquelles étaient confrontés les théâtres publics.
Je pensais: «À Valence, les partenaires publics ont toujours témoigné d’un soutien sans faille à notre travail. Mais, partout en France, les coupes dans les subventions des théâtres se multiplient. Le manque cruel de moyens pour la création s’accentue saison après saison. Et, pire que tout, une forme de défiance à l’égard du service public de la culture et de ses missions fondamentales est en train de s’installer chez une partie de nos représentants politiques. Pourtant, partout en France, les équipes des théâtres se débrouillent pour faire leur boulot, pour accomplir ces missions. Oui, ces équipes – artistiques, techniques, administratives, de production, de relation avec les publics, de communication – finissent toujours par trouver des solutions pour continuer à proposer au plus grand nombre les spectacles les plus ambitieux. Parce qu’elles savent que ce combat est absolument nécessaire.» En formulant cette pensée, le souvenir de Véronique Sinicola me revint, d’un coup. Et je fus submergé par l’émotion. Véronique nous avait quittés cette année-là. Elle travaillait au service production, en charge de l’accueil des compagnies, et c’était notre déléguée syndicale. Elle avait dédié presque trente ans de son énergie et de sa passion à La Comédie de Valence.
Elle était animée par un engagement à la fois sensible et politique qui avait trouvé tout son sens dans son métier. Véronique avait foi dans la capacité de l’art théâtral à transformer le réel, aussi dur puisse-t-il nous sembler. Elle était habitée par l’espoir que la rencontre avec une œuvre, un spectacle, un texte pouvait nous rendre meilleurs. Me revint alors le souvenir de son regard vif brillant dans l’obscurité de la salle de La Comédie, comme une petite flamme qui éclaire et qui réchauffe. Une flamme qui ne s’éteindrait jamais…

On frappa à la porte de mon bureau. Je me frottais les yeux. Laurent entra. Il arborait un grand sourire.

– J’ai trouvé!
– Raconte.
– Je me suis souvenu que pour un spectacle de Richard5, on avait fait construire des équipes à mains contrebalancées6. Ça nous permettra de soulever le mur sans risque. Elles sont encore au stock. Je vais envoyer un intermittent en récupérer une. On aura même réussi à ne pas perdre de temps sur le montage.
– Génial.
– Oui, je suis soulagé. Bon, je file m’occuper de ça.

Laurent me laissa seul. Son sourire et sa fierté avaient chassé ma mélancolie. Encore une fois, il avait trouvé une solution. J’étais certain que la petite flamme dans le regard de Véronique n’y était pas pour rien…


Marc Lainé

 

 

Notes
1 Partie haute de la cage de scène, invisible du public.
2 Un cyclo ou cyclorama est une toile de fond tendue éclairée de face ou par l’arrière.
3 Tube métallique de la largeur de la scène permettant l’accrochage de projecteurs, de décors…
4 Dispositif de levage manuel utilisé dans les cintres pour monter ou descendre des éléments légers.
5 Richard Brunel, metteur en scène et directeur de La Comédie de Valence de 2010 à 2019.
6 Dispositif de levage manuel utilisé dans les cintres pour manœuvrer des éléments scéniques grâce à un système de contrepoids équilibrant la charge.

 

La Comédie de Valence
Place Charles-Huguenel 26000 Valence

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